La tombe du soldat inconnu dans La Grande Flourenn

Il est mort depuis longtemps à la guerre de 14, grand-père. Sur la photo, il est beau avec son gros nœud d’étudiant en architecture. J’aurais bien voulu le connaître parce que maman dit qu’elle lui ressemble, il n’avait peur de rien. Pourtant, elle n’a jamais connu son père, maman, parce qu’il est mort trois mois avant sa naissance, dans les premiers temps de la guerre, sous le feu des canons français qui n’avaient pas bien réglé leurs tirs.

Prélude

Ce soir, à l’arrêt du car, on est montés sur le marchepied. Au premier rang, une dame est assise, belle, élégante et qui nous sourit. C’est elle, c’est grand-mère ! Elle descendra plus loin, au véritable arrêt. On devine son gant noir qui nous fait signe à travers le carreau. Je suis heureux, elle va nous protéger : finies les gifles de papa, finie la cuisine dégueulasse de maman.

Nous arrivons essoufflés à la maison, elle est déjà là. On l’embrasse. Elle sent bon. Peut-être qu’elle nous aime plus que maman. Quand elle est là, on se sent en sécurité. Grand-mère Marie a fini son travail de receveuse des Postes pour toujours. Désormais, elle va vivre avec nous. Malgré tout, il faudra la partager avec nos cousins Harpo, Birdy, Nina et Chamberlain. À l’automne, on leur rend grand-mère, au printemps, on la récupère, c’est convenu. Je crois qu’on aura envie de tricher et la garder le plus longtemps possible, ils diront que c’est à cause des clafoutis, des crêpes et gâteaux qu’elle nous fait, mais ce n’est pas seulement ça.

Elle défait son chapeau, ses cheveux sont blonds et déjà un peu blancs. Son teint est encore de lys et de rose, mais sur le point de se faner. Et sa peau, surtout, est tellement douce, qu’on a envie de l’embrasser par gourmandise. Elle remet ses gants dans son sac et y trouvant la photo de son Marcel, nous la tend : « Tenez ! La photo de grand-père ! »

Il est mort depuis longtemps à la guerre de 14, grand-père. Sur la photo, il est beau avec son gros nœud d’étudiant en architecture. J’aurais bien voulu le connaître parce que maman dit qu’elle lui ressemble, il n’avait peur de rien. Pourtant, elle n’a jamais connu son père, maman, parce qu’il est mort trois mois avant sa naissance, dans les premiers temps de la guerre, sous le feu des canons français qui n’avaient pas bien réglé leurs tirs.

« De toute façon, poursuit grand-mère, il ne voulait plus vivre depuis le jour où il avait rencontré dans la forêt un soldat allemand, beau comme une jeune fille. Ils s’étaient soudain retrouvés nez à nez. Que faire ? C’était lui ou moi ! disait-il. Alors il l’avait abattu presque à bout portant. C’était lui ou moi ! ne cessait-il de répéter avec obsession. Il ne voulait plus vivre et c’était tellement facile de mourir ! On ne l’a jamais retrouvé, comme des milliers d’autres. Voilà pourquoi le soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, vous savez quoi les enfants ? Eh bien, c’est peut-être votre grand-père ! »

« C’est peut-être lui… » se console-t-elle.

Il se fait un silence, on entend le feu lécher et crépiter. On croit voir dans la forêt le soldat allemand, beau comme une jeune fille… On est comme grand-mère, on ne comprend rien à la guerre !

Extrait du roman de Lise Audoin, La Grande Flourenn, 2018

Naissance

« Je ne me souviens plus de la naissance d’Ismaël. Maman cousait un berceau — mais je vois toujours maman cousant des dentelles et rassemblant des layettes, papa en a d’ailleurs fait un tableau, une jeune femme, les cheveux libres sur son épaule, a un regard souriant au milieu d’un fouillis de dentelles étalées sur ses genoux et débordant du moïse — on sent l’émotion du grand événement qui se prépare. Habitiez-vous l’appartement de Gennevilliers ou chez grand-mère qui était receveuse des Postes à La Celle-Saint-Cloud ? Je ne sais plus. On était au printemps 1945, c’était la Libération et j’avais deux ans. Je faisais la découverte du jardin de grand-mère, des fleurs, des oiseaux et du soleil. Le visage des grandes personnes était encore crispé de l’épreuve de quatre années de guerre. Avec une excessive avidité d’un monde neuf et heureux. » Lise Audoin, La Grande Flourenn, 2018

I  – LE TEMPS DU BONHEUR

RÊVE DE MER

Naissance

Je ne me souviens plus de la naissance d’Ismaël. Maman cousait un berceau — mais je vois toujours maman cousant des dentelles et rassemblant des layettes, papa en a d’ailleurs fait un tableau, une jeune femme, les cheveux libres sur son épaule, a un regard souriant au milieu d’un fouillis de dentelles étalées sur ses genoux et débordant du moïse — on sent l’émotion du grand événement qui se prépare. Habitiez-vous l’appartement de Gennevilliers ou chez grand-mère qui était receveuse des Postes à La Celle-Saint-Cloud ? Je ne sais plus. On était au printemps 1945, c’était la Libération et j’avais deux ans. Je faisais la découverte du jardin de grand-mère, des fleurs, des oiseaux et du soleil. Le visage des grandes personnes était encore crispé de l’épreuve de quatre années de guerre. Avec une excessive avidité d’un monde neuf et heureux.

Mais les lapins m’intriguaient aussi. Surtout les tout blancs avec les yeux rouges. Ils appartenaient à une amie de grand-mère qu’on était venus visiter. Quand elle ouvrit son four, il s’en dégagea une si délicieuse odeur de petits gâteaux que j’en salive encore de plaisir. J’aimais aussi le bureau de poste de grand-mère qui avait de curieuses odeurs mêlées, de plancher poussiéreux, d’encre et de public. Les employées étaient des jeunes filles qui s’amusaient de moi, me prenant sur leurs genoux pour m’apprendre à écrire, à tamponner, à tricoter et me couvraient de baisers.

Le bureau de poste dont grand-mère s’enorgueillissait d’être la receveuse se trouvait à deux pas du quartier général d’Hitler. Mais les gens de la petite ville ignoraient que l’une des villas dans les bois abritait le cerveau central du monstre.

Maman, en socquettes blanches et cape bleu-marine, allait souvent promener la petite Angèle dans les allées majestueuses où elle ramassait des châtaignes.

– Verboten ! cria un jour un soldat allemand.

Alors, maman lui jeta les châtaignes à la figure. Elle aurait pu se faire ramasser et la petite Angèle aussi, mais maman n’avait peur de rien.

Ce monde était celui de la plus hideuse des guerres. À moi, il m’apparaissait si étincelant et gai qu’à neuf mois une envie irrésistible me prit de m’élancer sur mes deux petites pattes tremblantes à sa conquête enthousiasmante. Le bonheur indicible de sentir mon corps danser librement dans l’air léger, danser encore, danser toujours, joie à chaque instant redoublée de la marche. Je m’en saoulais tout le jour, je m’en grisais le lendemain encore jusqu’à épuisement. Il n’y avait rien de plus beau au monde que le monde.

Alors Ismaël, tu es né. Il était une heure du matin, ce 9 août 1945, un avion gros de ses flancs se dirigeait sur Nagasaki. Mère grosse de ses flancs s’apprêtait à t’expulser. Une ouverture se fit sous le ventre de l’avion. Mère fit un dernier effort et la lumière fut ! La lumière fut sur Nagasaki, ô Katchina, requiem sur Nagasaki, requiem sur le Japon, requiem sur l’humanité !

Lise Audoin, La Grande Flourenn, 2018 (début du roman)